Il aurait pu être gangster ou boxeur, Lavilliers est un marin mais surtout un chanteur engagé depuis une quarantaine d’années.
Propos recueillis par François Vadot, en juillet 2008
«Désacraliser un peu le travail »
Invité du festival « Bancs publics », Bernard Lavilliers fait escale ce soir à Rioz pour un concert gratuit qui devrait attirer environ 10.000 spectateurs.
Dans la foulée d'un dernier album (« Samedi soir à Beyrouth ») reggae, mâtiné d'influences blues et soul, le chanteur baroudeur pose pour quelques heures ses bagages à Rioz, ce soir (au stade, à 21 h 30), pour un concert gratuit qui affiche depuis bien longtemps complet... Avant-goût.
D'habitude, lorsque vous allez chanter à Rio, c'est plutôt de l'autre côté de l'Atlantique ?
- C'est vrai que j'ai joué plusieurs fois à Rio de Janeiro, en 1983, notamment au « Cirque volant » et au « Petit Maracana » avec Gilberto Gil. Les Brésiliens adorent qu'on leur chante des textes en français...
Autre destination : Beyrouth. La capitale libanaise qui a largement inspiré votre dernier album. On a l'impression que vous vous nourrissez de ce type de lieux, où les joies les plus intenses côtoient la mort et la folie ordinaire ?
- Peut-être... Même si, au départ, j'étais simplement parti voir des amis, suite à un premier séjour effectué en 1986. Beyrouth est une ville fascinante. On y trouve des francophones extrêmement subtils. J'avais envie de connaître l'ambiance après le départ des Syriens et des Israéliens. Malheureusement... (NDLR : peu après son arrivée, en février 2006, le conflit reprenait suite à un accrochage entre le Hezbollah et l'armée israélienne).
Vous avez gardé sur l'album une distance poétique et assez pudique face au drame qui se jouait alors au Liban...
- C'était difficile de m'en mêler ; les Libanais eux-mêmes ne savent plus très bien qui fait quoi, alors un Français..., ça aurait sûrement bien fait rigoler mes amis que je donne mon avis mais je ne m'en sentais pas le droit. J'ai préféré appréhender Beyrouth comme une femme, belle, mais aussi dangereuse.
Le thème du « travail » est également (de nouveau) présent dans votre dernier album avec un titre explicite - « Bosse » - qui fait un peu écho aux « Mains d'or », chanson (de 2001) dans laquelle on explique à un ouvrier qu'il coûte moins cher en cessant son activité...
- J'ai écrit une chanson qui désacralise un peu le travail. D'un côté, la technologie devrait libérer l'homme, lui offrir le droit à la paresse, à la vacance... Et de l'autre, on cherche aujourd'hui à le culpabiliser. Travailler plus pour gagner plus : ah... la rigolade ! Ça n'empêchera jamais personne de délocaliser. Quoique, avec la hausse du prix des carburants, les entreprises vont peut-être finir par « relocaliser ».
Quarante ans après vos premiers morceaux, le succès ne semble en rien avoir entamé votre capacité d'indignation...
- Le succès n'a rien à voir avec l'indignation. C'est évident que je prends des positions radicales. Mais je crois surtout que j'ai trouvé les mots pour chanter une partie de la population que personne ne chantait. La distance entre leur vie et les discours d'hommes politiques qui n'en ont rien à foutre ! (Sic.)
Indigné, disait-on...
- C'est vrai. Aujourd'hui, regardez la une des magazines people : plus de Johnny. Mais cette bande de branquignoles (sic) qui se prennent pour des stars. Ce n'est pas sérieux. Ils me font un peu penser à une mafia moins bien organisée que la Cosa Nostra... Notre Président est quand même incroyable ! On a l'impression qu'il est constamment dans l'improvisation.
Vous n'êtes pourtant pas insensible au charme du jazz ?
- (Rires.) Dans ce domaine, il serait très mauvais !
De votre côté, vous faites plutôt l'unanimité aujourd'hui au rayon des critiques...
- C'est vrai depuis deux albums, mais ça n'a pas toujours été le cas. Il faut dire que je ne suis pas un personnage lisse et que j'ai horreur de me la jouer poète maudit. Je m'attends à ce que ça reprenne !
Découvrez sa musique!
Lavilliers marie soul et reggae
Rebelle comme jamais, le chanteur revient sur le terrain de ses premiers « méfaits »
Propos recueillis par J.-P. GERMONVILLE
Le mariage soul reggae sur votre dernier
album est aussi étonnant que réussi.
- Certains me disaient depuis longtemps «tu as une super voix pour chanter
de la soul». Je ne me sentais pas m'attaquer au répertoire de Marvin Gaye. Mais
de là est venue l'idée d'en faire avec une rythmique reggae. On a pris contact
avec Willie Mitchell à Memphis. Il était ravi et a rappelé que Bob Marley avait
eu l'intention de faire ce genre de mariage mais il est mort sans en avoir eu
le temps. Je suis allé à Kingston avec des morceaux un peu étranges comme «Samedi
soir à Beyrouth», du dub aux harmonies pas tout à fait franches. J'ai fait tout
de même deux ballades de vraie soul avec leur système à eux, «Ma Belle» et «Je
te reconnaîtrai». Quand je leur ai expliqué que c'était quand même assez sucré,
ils ont orchestré «Killer», du funk énervé façon concurrence : Détroit... Le
genre de dire «regarde si on n'est pas des cadors nous aussi à 80 ans. On va un
peu te décaper le moteur !»
On retrouve cette ambiance sur scène ?
- Il y a tout ! On est neuf avec trois cuivres qui jouent des cordes. Par
moments, selon le morceau, j'ai deux ou trois guitaristes, à d'autres des
violons - violoncelles, de l'accordéon, du oud, du banjo, des flûtes, des
chœurs, etc... On joue des salsas bien sûr. La totale, on dirait Johnny et sa
dernière tournée ! J'ai le groupe idéal pour reprendre l'ensemble du répertoire
depuis 78. Je commence par «Samedi soir à Beyrouth», le titre de l'album mais
surtout une chanson tellement étrange à l'amorce très lente, avec des
instrumentaux orientaux. Les gens ne se rendent pas compte mais avant il y a
des bruits enregistrés là-bas, des manifs, des klaxons. On glisse notre musique
dans ce fond sonore en ombres chinoises derrière un énorme rideau.
Le travail séquestré
Vous êtes retourné au Liban depuis l'épisode à l'origine du texte ?
- Pour chanter dans un lieu appelé «Le Music-hall», une espèce d'Olympia
mais qui ferait restaurant. Ils ont un rideau rouge à l'Italienne. Il y a de
courts spectacles d'environ un quart d'heure puis les serveurs arrivent avec
leurs plats... Le vrai music-hall. On trouve des Iraniens qui jouent avec des
Irakiens, des Palestiniens avec des Israéliens, des Tziganes avec des Cubains,
une chanteuse d'à peu près 1200 ans qui interprète Piaf, un prestidigitateur,
des chiens savants... Extraordinaire, j'aime ces ambiances. Après tous les
musiciens se retrouvent et le public danse sur les tables : Beyrouth où les
gens savent qu'ils peuvent être morts le lendemain.
Une nouvelle fois, vous évoquez le
travail mais d'une façon particulière.
- Il est totalement désacralisé. Sarkozy nous a tellement rabattu les oreilles
avec cette histoire des gens qui se lèvent tôt le matin. Ils le font pour
chercher du boulot qui n'existe pas.
J'ai donc dressé un portrait détaillé du fayot type qui a bien fait tout ce
qu'on lui a dit, n'a jamais pris un jour de vacances de trop, n'a jamais été
malade, toujours nickel chrome au boulot mais se fait virer aussi. Ségolène
Royal en avait fait aussi le leit motiv de sa campagne comme si jamais personne
n'avait jamais travaillé avant eux. Ils ont séquestré le labeur, l'ont refondu
et sont en train de le revendre : le troisième stade.
«Killer» peut figurer la suite, un état
de guerre dans l'emploi.
- Il ressemble étrangement au petit golden boy énervé, plein d'amphétamine.
Le refrain dit : «Ce n'est pas dans ta nature, ni ton éducation»...
T'es obligé de devenir un tordu pour ne pas lâcher ta place, grimper dans la
hiérarchie. «Il était gentil quand il était petit» comme dirait ma mère !
Un autre titre a une drôle de résonance «Ordre
Nouveau» !
- D'ailleurs bien que dissout, il a été recréé. Dans ma chanson il s'agit de
l'ordre nouveau mondial mais il a de singulières ressemblances avec les thèses
de l'extrême droite.
BIOGRAPHIE
À 16 ans, Bernard Lavilliers devient apprenti à la MAS et se met également à la boxe. Il fait un petit séjour en maison de correction suite à quelques larcins. À sa sortie, il commence à travailler. Le travail lui semble insipide, il écrira plus tard " À cette époque de ma vie, je me cherchais : je ne savais pas si je serais gangster, boxeur ou poète... ". Il adhère au Parti communiste en 1963. À 19 ans il part pour le Brésil, d'où il revient à 20 ans. Il est alors considéré comme insoumis et est interné à la forteresse de Metz pendant un an.
À sa sortie, il commence à chanter dans les cabarets, Chez Jacky Scala, rue Lacépède ; on le retrouve aussi à la Cour des miracles à Bordeaux où Gérard Ansaloni fait sa première partie. Il sort en 1967 ses premiers 45 tours. Il obtient le prix de la Rose d'or de la chanson à Montreux avec La Frime. Son premier album sort en 1968, avec en titre son prénom et un énigmatique Lavilliers qui deviendra son nom de scène. Pendant les événements de mai 1968, il chante dans les usines occupées de la région lyonnaise. Au mois de juin, il fait la manche en Bretagne. Il exerce plusieurs petits boulots (restaurateur, gérant de night-club...), il se marie en 1970 avec Évelyne.
Il sort son deuxième album en 1972, Les Poètes et commence à avoir une certaine notoriété, qui se confirme en 1975 avec Le Stéphanois (et le titre San Salvador). La consécration intervient en 1976 avec Les Barbares. Il passe pour la première fois à l'Olympia en octobre 1977.
Il s'installe à Saint-Malo, achète un bateau et part pour la Jamaïque, puis New York et le Brésil. Il revient en France pour une série de concerts. Les années 1980 seront des années de gloire. Le voyou s'assagit un peu mais reste fidèle à son image de bourlingueur, d'aventurier mais aussi de rebelle.
DISCOGRAPHIE
Premiers pas... (1968)
Les Poètes (1972)
Le Stéphanois (1974)
Les Barbares (1976)
15e Round (1977)
T'es vivant... ? (1978) (en public)
Pouvoirs (1979)
O'Gringo (1980)
Live Tour 80 (1980) (en public)
Nuit d'amour (1981)
État d'urgence (1983)
Rue Barbare, BOF du film éponyme de Gilles Béhat (1983)
Tout est permis, rien n'est possible (1984)
Olympia Live 1984 (1984) (en public)
Voleur de feu (1986)
Gentilshommes de fortune (1987) (compilation + carnets de bord inédits)
If... (1988)
Live On the Road Again 1989 (1990) (en public)
Solo (1991)
Champs du possible (1994)
Duos Taratata (1996)
Clair-obscur (1997)
Histoires (compilation) (1998)
L'Or des fous (2000) (BD+compilation)
Histoires en scène (2000) (en public)
Arrêt sur image (2001)
La Marge - Bernard Lavilliers chante les poètes (2003) (compilation)
Carnets de bord (2004)
Escale au Grand Rex (2005) (en public)
Samedi soir à Beyrouth (2008)






















